Dans le leurre des mots

Une lecture à l’usage des Terminales L.

La poésie d’Yves Bonnefoy est une quête d’unité, une quête d’un sens par-delà l’usure des mots et les concepts : retrouver l’intériorité des choses que la langue conceptuelle échoue à atteindre parce qu’elle est simplifiante et pragmatique.

Les mots ont, bien-sûr, une fonction conceptuelle très utile pour désigner tel ou tel aspect du réel et Bonnefoy ne nie pas la nécessité de cette langue qui « fonctionne ».

La question qu’il pose, c’est de savoir s’il existe autre chose que cette réalité fragmentaire rendue par la pensée conceptuelle. Bonnefoy répond oui à cette question. La beauté du monde qui nous entoure échappe au concept précisément parce que celui-ci n’a pas été inventé pour la saisir mais au contraire pour tenir à distance toute complexité esthétique et affective nuisible à sa démarche rationalisante.

Pour simplifier, on pourrait confronter le discours utile et précis du scientifique qui dans sa démarche descriptive botanise la rose d’une part et le poème bien connu de Ronsard qui renvoie plutôt à cette émotion face à l’éphémère beauté. 

Le paradoxe et la difficulté viennent de ce que le poète n’a que ces mêmes mots usés par le concept pour trouver le chemin vers l’intériorité. Difficulté accrue par l’époque qui a perdu le sens du mystère des choses simples et s’est détournée de la poésie. Dès lors la poésie de Bonnefoy se fait travail sur la forme  sur une mise en synergie des signifiants et des phonèmes pour retrouver l’unité et la totalité perdues, cette « présence » ressentie qu’il faut bien dire, qu’il est vital de sauvegarder.

La modernité poétique de Bonnefoy, c’est peut-être cette « conversion du regard, ce passage à l’intérieur de la chose vue » à la recherche d’une profondeur invisible souvent, indicible presque toujours.

Il faut donc tenter de ressaisir ce qui risque de se perdre dans l’extériorité inhérente à la pensée conceptuelle… alors nécessairement la musicalité des mots individuellement et entre eux compte pour beaucoup dans l’expression du non-dit, de l’en deçà de la chose conceptualisée c’est à dire ramenée à un ou quelques aspects seulement de sa vérité profonde.

Cette ascèse de la langue explique peut-être la proximité de Bonnefoy avec l’œuvre de Giacometti : l’un comme l’autre semblent astreints à une épuration de la matière jusqu’à l’essence.

L’étude de Dans le leurre des mots révèle la démarche auto-référentielle du poème: dans cette partie des Planches courbes,  c’est bien l’écriture poétique qui est le sujet même du texte qui aurait pu s’intituler « la foi poétique à l’épreuve du doute ».

Le titre lui-même (le vrai cette fois) présente cette ambiguïté qui est au fond l’emblème de la mission du poète Yves Bonnefoy depuis le début : faire dire à la poésie cette « Beauté, suffisante beauté, beauté ultime » [1]  qui existe si pleinement et que les mots peinent à rendre au plus juste.

Le titre

Le titre, donc, place l’écriture poétique au cœur du thème « des mots » : cette partie du recueil met en abyme la poésie et associe d’emblée l’écriture au mensonge et à l’illusion « le leurre ».

S’agirait-il de l’aveu d’échec du poète qui regarde son œuvre considérable au soir de sa vie ?

La préposition choisie « Dans » écarte cette hypothèse ou du moins la précise. La relation d’inclusion qu’elle exprime signale une adhésion à ce « leurre des mots » , adhésion qui n’est pas renonciation ou complaisance mais qui, par delà la lucidité, la pleine conscience de l’imperfection, revendique un espoir résolu : « Je pourrais…/N’être que la lucidité qui désespère/…/Mais il me semble aussi que n’est réelle/Que la voix qui espère… » [2] .

Doute n’est donc pas désespoir ni renoncement : c’est en pleine conscience du « leurre » et pris dans ce piège de mots que la poésie doit tenter de démêler l’illusion de la présence elle-même. Il s'agit d'une aporie commune à bien des poètes!

La structure

La structure reprend cette dualité inhérente à l’écriture poétique. La première partie, constituée de neuf strophes, dit la plénitude du souvenir nostalgique restitué par le rêve.

Ce dernier permet d’ « Aller, par au-delà presque le langage » [3] libéré de la tyrannie des mots. Enfin « presque », l’adverbe signale l’impossibilité d’échapper tout à fait aux mots et le poète aussitôt de s’interroger « …est-ce possible/Ou n’est-ce pas que l’illusoire encore » [4] . Car le rêve n’échappe pas à l’hégémonie du langage : il joue même sur les polysémies et étire sa matière au fil des sens.

L’interprétation des rêves que la psychanalyse nous enseigne montre l’importance – et donc le risque - du langage dans le rêve lui-même. Ce n’est donc qu’en apparence que le rêve nous protège des failles du langage. N’empêche, ce « rêve de la nuit »4 semble au poète plus proche de l’unité, de la réconciliation au monde et au temps et il exprime d’ailleurs le souhait de retrouver un peu de cette quiétude au réveil.

La seconde partie de Dans le leurre des mots compte huit strophes placées cette fois sous le signe de l’éveil. La question semble posée : que restera-t-il du rêve par delà le sommeil, que deviendra la précieuse promesse du rêve à l’épreuve des mots et de la poésie. Si le découragement semble effondrer le poète dès la première strophe, il se ressaisit bientôt pour rendre hommage à la poésie en une profession de foi lyrique. Le constat reste valable : « Injustice et malheur ravagent le sens/Que l’esprit a rêvé de donner au monde » [5] mais s’il doit rester un espoir de sauver une juste parcelle de sens, Yves Bonnefoy reste convaincu qu’il se niche au cœur du poème. Dans la dernière strophe, la métaphore filée du feu qu’on prépare et qui prend malgré les obstacles signale cette foi indéfectible en un espoir aussi modeste soit-il.

Et si demeure
Autre chose qu'un vent, un récif, une mer,
Je sais que tu seras, même de nuit,
L'ancre jetée, les pas titubants sur le sable,
Et le bois qu'on rassemble, et l'étincelle
Sous les branches mouillées, et, dans l'inquiète
Attente de la flamme qui hésite,
La première parole après le long silence,
Le premier feu à prendre au bas du monde mort.

Lecture plus approfondie de la première partie(1-9)

On peut encore approfondir le découpage structurel à l’intérieur de la première partie. Les strophes 1 à 6 constitueraient un premier bloc placé sous le signe d’une plénitude sans parole aux circonstances oniriques.

La première strophe décrit cette plénitude en reprenant des champs lexicaux déjà présents, pour l’essentiel, dans les sections du recueil qui précèdent Dans le leurre des mots .

La « nuit » et le « sommeil » ouvrent un univers onirique, l’ « été », l’ « or » et le « feu léger » suggèrent chaleur et bien-être tandis que « grappe », « mûri », « vin » et « terre » tout en confirmant la saison apportent vie et fécondité et rappellent l’attachement du poète aux choses simples qui font la beauté du monde.

La féminité tient sa place dans cet idéal nostalgique sous deux formes : maternelle avec « sein nu » et amoureuse avec « mon amie » ; si la première occurrence est employée métaphoriquement pour désigner la terre nourricière, la seconde semble indiquer la présence d’une femme qui, sans doute, donne plus de prix à l’évocation.

L’harmonie entre ces valeurs positives est assurée par des verbes qui connotent le lien : « environnent », « accueillent », « rencontre ». L’unité des éléments cités semble empruntée au meilleur des souvenirs : l’adverbe inaugural « cette année encore » place l’évocation sous le signe de la répétition, référence au temps cyclique de la nature mais aussi lien jeté vers le passé retrouvé en cet instant. La dimension onirique se manifeste dans une matérialisation de ce qui pourrait être la substance du rêve : « la transmutation des métaux»,  « des souffles », « une fumée rencontre une fumée », la « présence » au monde est là comme presque visible.

Sur le plan des sonorités, c’est encore l’harmonie des voyelles douces répétées et qui se font écho de loin en loin « sommeil, encore, or, nos voix, métaux, choses proches… » ou encore les nasales « encore, demandons, fond, transmutation, montagnes…» mais cette contemplation n’est pas torpeur et une joie de vie se fait entendre avec les voyelles aiguës « été, année, mûri, vin, sein nu, vie… » : l’enthousiasmante vision rêvée puise dans le réel les choses aimées pour nous convier à une sorte de fête de la réconciliation et de l’harmonie. L’annonciatif du premier vers « C’est le sommeil d’été cette année encore » fait paraître celui-ci comme une invite à ce moment délicieux retrouvé, un peu sur le ton de l’enfant qui voit sur la place du village arriver les premières caravanes des manèges qui reviennent…

Les strophes 2 et 3 sont construites en parallèle selon une double opposition :

STROPHE 2

Vers 1 à 10

MAIS

Vers 11 à 16

Le repos d’Ulysse valorisé, légitime.

Exigence du départ (Vénus/poésie)

Consentement au rêve

Nécessité du départ

STROPHE 3

Vers 1 à 10

Lui cependant

Vers 11 à 16

Par la grâce de ce songe

Intention du départ

Bonnefoy prend l’illustre personnage d’Ulysse pour symboliser la quête du poète. Comme lui, le poète consent au rêve, comme lui, il quitte le rêve pour suivre sa quête : rentrer chez lui pour l’un et peut-être pour l’autre aussi, vers cette « maison natale » où le ramène sa poésie.

Le rêve  permet en effet de renouer avec le passé, de retrouver des souvenirs enfouis que la poésie peine à restaurer et que le rêve consent à livrer spontanément quoique confusément dans un « frisson de (sa) mémoire  [6] ».

Le rare abandon du héros « Ce fut comme un frisson de sa mémoire/Par tout son bras d’existence sur terre/Qu’il avait replié sous sa tête lasse. »  exprime tout à la fois une forme de consentement et une source de plénitude. Le bras du héros par métonymie renvoie à tout l’accompli, à cette mémoire faite de grandeur et d’horreur que le sommeil convoque. L’ambiguïté du rêve est décuplée par le mythe et le héros mais le symbole est clair. La force du mythe laisse deviner le recours de Bonnefoy à celui-ci : entre réalité et songe lui-même, le mythe, rend plus réel l’irréel, abolit ou du moins rend perméables les frontières du réel à l’onirique et ce « bras d’existence sur terre » délimite cette frontière que fait frissonner le sommeil du héros.

La distinction que fait alors le poète entre « il » (Ulysse) et « nous » exprime peut-être l’admiration pour la détermination du héros et la faiblesse du poète à s’installer dans la paix du rêve, enchanté de ses présences : sorte de rappel à l’ordre, de rappel à la mission, à la quête de poésie.

La troisième strophe  révèle les interrogations que suscite le rêve d’Ulysse. « Et par la grâce de ce songe que vit-il ? » [7] On distingue trois parties dans cette strophe. Les vers 1 à 6 questionnent le rêve d’Ulysse et proposent quelques hypothèses en réponse. Le quatrain suivant (vers 7 à 10) quitte le « il » pour le « nous » : un « nous » embarrassé d’une pesanteur existentielle qui l’empêche d’accèder à la poésie du monde pourtant si proche. Les antithèses se suivent pour dire cette frustrante condition humaine entre aspiration et inertie: « débordants/fermées », « proue/eau noire », « s’ouvrir/se refuser » [8] . Les vers 11 à 16, enfin, reviennent à Ulysse pour nous dire sa différence « lui cependant ». La métaphore principale des Planches courbes est filée ici en une allégorie de la poésie concrétisée dans le voyage maritime « île, rame, écume, mer, étoile ». Ulysse reprenant sa rame, trouvant la force de quitter l’île et toutes les îles pour gagner le large guidé par une étoile qui grandit… incarne finalement le poète dans sa quête de présence.

La quatrième strophe alterne élan lyrique et doute lucide. L’élan semble directement inspiré du modèle enthousiasmant d’Ulysse comme le signale explicitement le premier vers « Aller ainsi, avec le même orient » [9] . Cet « orient » peut signifier la direction cardinale vers laquelle se dirige Ulysse « Un soir », direction qui lui assure de trouver au plus tôt la lumière. Evoquons aussi l’autre sens du mot qui renvoie à la perle dont on dit que son eau, sa couleur sont d’un bel orient : de l’étoile qui guide Ulysse à la fin de la strophe précédente à la perle, la transition s’opère avec en plus, peut-être, ce sens ajouté par connotation : perle/trésor/beauté.

Tel Ulysse encore, poussé par le désir du retour, cet « orient » se précise bientôt comme tourné vers les souvenirs : « Aller confiants, nous perdre, nous reconnaître/A travers la beauté des souvenirs ». Le rêve semble alors un moyen de renouer avec la mémoire perdue, les souvenirs essentiels qui façonnent l’être. Mais le doute lucide fait alterner les évaluatifs opposés : « beauté/mensonge », « affres/bonheur », « feu/cendres ».

Le champ lexical de l’illusion hante ces lignes : « mensonge, l’illusoire, trompeur, mensonge ». Le rêve ne délivre pas de l’ambiguïté : il est tentation et danger à la fois, tension enfièvrée et risque d’apparence. Car le rêve ne garantit pas du leurre des mots. Le grief du poète contre les mots se précise : « Partout en nous rien que l’humble mensonge/Des mots qui offrent plus que ce qui est/Ou disent autre chose que ce qui est ». Toujours la poésie semble buter contre les mots. Ceux-ci ne sont pas volontairement trompeurs si l’on peut dire, leur mise en poésie peut être sincère et honnête comme semble le rappeler l’épithète « humble » et le poète tente de les maintenir dans une relation vraie au monde qu’ils peuvent seuls décrire. Pour autant cette difficile alchimie du verbe porte en elle une séduction que la bonne volonté du poète ne peut contenir tout à fait : finalement ceux-ci disent toujours « plus » ou « autre chose » que ce qui est et le poète de constater cette indigence renouvelée dans l’expérience poétique. La dernière phrase de la strophe s’étend sur huit vers et sa syntaxe nécessite plusieurs lectures.

Dans les cinq derniers vers se développe en effet un long complément circonstanciel de temps introduit par « les soirs » suivi de deux descriptions. La première, écartée par « non tant de » renvoie à la réalité observée « en direct » de la beauté du monde et s’oppose à la seconde qui nous ramène au rêve avec la métaphore de « la masse d’eau qui …dévale avec grand bruit ». Cette densité tumultueuse de « l’eau du rêve » semble rassembler l’ambivalance précédente : cette matière mystérieuse du rêve inspire le poète comme nous l’avons vu mais en même temps elle trouble celui-ci qui peine à trouver les mots pour la décrire. Le mystère de la poésie est bien là dans cette conscience de quelque chose qui mérite d’être dite en plus du simplement visible et dans le rapport difficile aux mots pour trouver le chemin de ce supplément de vérité enfoui.

La cinquième strophe reprend la métaphore liquide en même temps que l’ambiguïté du rêve. L’épithète « tiède » réintroduit en effet l’entre-deux (ni chaud ni froid) en même temps que la tentation (tiède=agréable). Cette eau qui monte progressivement cache, dissimule, comme dans La maison natale, le sol. La métaphore des arbres « […]trop sombres/ Pour qu’on y reconnaisse des figures » reprend l’expression du difficile déchiffrement des signes du rêve. Le doute, l’hésitation sont aussi exprimés : « on ne sait si…ou… »…

La deuxième partie de la strophe se fait invocation comme l’indique le vocatif « ô rêve de la nuit » pour réclamer une réconciliation de la nuit et du jour sur la base du modèle apaisé et protégé de la première. Tout se passe comme si, malgré l’ambiguïté du rêve, celui-ci offrait plus de proximité avec l’unité de la vraie présence retrouvée et qu’à ce titre il permettait au poète d’approcher un peu vérité et beauté du monde sensible. La métaphore renouvelée de la « perle/étoile/beauté/poésie » clôt la strophe sur cette aspiration à la beauté.

La sixième strophe qui met fin au rêve exprime en même temps la difficulté du sens à donner aux signes qu’il offre. La répétition de « on ne sait » traduit cette hésitation, cette incertitude… Pourtant l’espoir reste perceptible au cœur du doute. Là encore les images récurrentes du recueil viennent dire le désir d’un passage, d’un lien : c’est la « rive nouvelle », « une autre terre », « la corde » jetée que « des mains » saisissent enfin. C’est encore la métaphore de la poésie avec le « nautonier », la « poupe », le « léger bruit de l’eau » placés sous le signe des « étoiles ». Mais c’est surtout une dernière expression qui retient notre attention « matité phosphorescente », construite comme un oxymore : le nom renvoie à quelque chose de terne tandis que l’adjectif décrit l’émission d’une luminescence contenue dans la matité même… Densité du signe perçu malgré l’obscurité par ailleurs exprimée : ainsi cette présence que cherche le poète est-elle bien réelle, comme à portée et pourtant fugace, indicible sinon imperceptible. La question du réveil se pose alors comme une inquiétude, une incertitude entre la perte possible de ce contact ténu et l’espoir d’une vie meilleure, plus « confiante ».

C’est cet espoir qu’on retrouve dans les strophes 7 et 8 au travers d’un vocabulaire mélioratif exprimant l’apaisement d’une part et de l’évocation de l’enfant qui renoue avec une origine idéalisée par le registre nostalgique d’autre part. Les sonorités accompagnent cette confiance sereine : les [ã], [õ], [u] dominent largement les deux strophes de leurs sonotités douces, apaisantes, reprises toutes ensembles dans l’invitation finale « Endormons-nous… ».

A suivre... si je trouve le temps et l'inspiration...



[1] Dans le leurre des mots (p74)

[2] ibid (p77)

[3] ibid (p73)

[4] ibid (p71)

[5] Dans le leurre des mots (p77)

[6] Dans le leurre des mots (p71)

[7] Dans le leurre des mots (p72)

[8] ibid

[9] ibid